Éric Laur et AFB France : la transformation

Eric Laur ancien cadre du secteur informatique est devenu aujourd’hui entrepreneur dans le recyclage de matériaux informatiques, mais en ajoutant une dimension environnementale et sociale forte. Eric est lauréat des prix de la finance solidaire de Finansol en 2014.
Company Name : AfB France
Country: France
Size (# of employees): 12
Created since: 2012
Financial data: Turnover 350 K€ / Result 10 K€ / Growth +60%
Financial needs ( Next 2 – 3 years):200K €
Sector: IT Asset End of life Management
Brief description - Pitch (2-3 sentences max):
AfB is a nonprofit IT Asset Recovery Solution Provider. Our mission is to generate place of works for disable people while delivering a professional solution for electronics waste.
 
You Minga: Nous souhaitons comprendre l’impact social et environnemental de votre projet.

Eric Laur : Notre entreprise est relativement récente puisqu’elle a été créée en 2012, et compte aujourd’hui douze personnes. Nous collectons le matériel informatique usagé ou en fin de cycle auprès d’entreprises. En général, ce sont des grandes entreprises, mais nous nous adressons aussi aux PME et aux collectivités locales. Ces entreprises changent régulièrement d’ordinateurs et ont besoin de solutions pour traiter ces équipements en fin de cycle. Il y a donc, certes, la collecte mais surtout l’effacement des données. Nous avons aujourd’hui des outils relativement puissants qui nous permettent de justifier que les toutes informations ont bien étés effacées.

Une fois les données effacées, nous essayons de reconditionner les produits, et c’est l’aspect écologique de notre activité : donner une deuxième vie à ces équipements. Pour cela nous les testons et les réparerons s’il le faut. Nous ajoutons des éléments pour les booster, pour qu’ils soient au gout du jour de manière à pouvoir les revendre.

À propos du déchet, je vous ai parlé de tous les équipements reconditionnés auxquels nous arrivons à donner une deuxième vie. Mais il y a une partie que nous ne pouvons pas recommercialiser parce que les équipements sont cassés ou trop anciens. Par exemple, même s’ils fonctionnent, aujourd’hui, plus personne ne souhaite avoir d’écrans cathodiques. Ils sont trop gros. Ces équipements nécessitent donc un retraitement, selon les normes D3E. Nous valorisons ces déchets par le tri ce qui leur fait prendre de la valeur. Nous sommes dans une logique d’économie circulaire.

A cela nous ajoutons un élément social puisque nous sommes une entreprise adaptée. Cela signifie que notre personnel est composé principalement de personnes en situation de handicap. Ces collaborateurs ont certes des handicaps mais ils vont chercher les équipements chez nos partenaires, ils assurent l’effacement des données, le reconditionnement, le tri, et même la vente. En ce moment, 75% de l’effectif est composé de personnes en situation de handicap. À travers cela, nous apportons une réponse sociale au problème de récupération des déchets électroniques et nous abordons ce qu’en France nous qualifions souvent de RSE, responsabilité sociétale des entreprises. Certaines entreprises décident de travailler avec nous parce que nous abordons les notions de responsabilité environnementale et d’action sociale et que cela correspond aussi à leur volonté de développer des actions dans ces domaines.

You Minga: Vous parlez de l’impact sur l’environnement, de l’économie circulaire, et de l’impact sociétal, ces aspects sont-ils mesurés et certifiés ? Avez-vous une démarche de certification de ces aspects ?

Eric Laur :
Pour l’aspect écologique nous faisons des bilans carbones, en leur expliquant combien le fait de réutiliser ces équipements a permis d’économiser de CO2. Nous utilisons des statistiques réalisées par des centres d’études. Elles nous permettent d’expliquer combien CO2, de litre d’eau, de matière première sont utilisés pour construire un ordinateur. Le fait d’économiser ces matières, ou plutôt de réutiliser ces équipements, permet de ne pas en construire de nouveaux, et donc de ne pas utiliser de matière première, de CO2 et ainsi de suite.

Nous faisons également un bilan social qui nous permet d’expliquer à nos partenaires combien de personnes ont pu travailler sur les projets de collecte, d’effacement, de remise en état et de revente de leurs équipements. Les partenaires entreprises qui travaillent avec nous reçoivent ce bilan à la fin de l’année. Il explique que, grâce à leur implication dans notre entreprise, une personne, une personne et demie, deux personnes, ont trouvé un emploi. C’est la réalité des faits: grâce à eux, nous avons une activité qui nous permet d’embaucher.

You Minga : Éric, vous avez parlé d’une procédure certifiée pour l’effacement des données. Cette procédure est-elle certifiée par un organisme tiers ou est-ce vous-même qui avez développé la méthodologie ?

Eric Laur :
J’ai construit ce projet en 2012 en m’appuyant sur une société existante en Allemagne depuis une dizaine d’années, et qui s’appelle également AFB. J’ai monté le même concept en France. Donc tout le processus d’effacement de données a pu être certifié ISO 9001 par un organisme de certification, et c’est ce processus que nous avons repris. Aujourd’hui, du fait de la jeunesse de notre entreprise, je n’ai pas engagé un processus ISO 9001 en France. En revanche, nous utilisons, à l’identique, le processus mis en place par la société allemande de manière à respecter les normes qui ont permis d’obtenir cette qualification ISO 9001.

You Minga : AFB en Allemagne détient une participation dans votre société, jusqu’où va le partenariat ?

Eric Laur:
J’ai choisi d’être une société classique pour pouvoir m’adresser au monde classique de l’entreprise, ne pas faire peur avec l’aspect associatif des choses. Les multinationales peuvent prendre peur quand une association traite leurs données en leur disant de ne pas s’inquiéter. J’ai choisi d’être une entreprise classique, SAS, et cela permet à une entreprise partenaire de se retourner légalement, juridiquement, contre nous, comme toute entreprise. Pourtant, j’ai choisi de créer une entreprise à but non lucratif. Nos statuts mentionnent que tous les dividendes seront réinvestis dans l’entreprise.

Effectivement, j’ai demandé à l’entreprise allemande de prendre une participation dans l’entreprise mais comme nous sommes une entreprise à but non lucratif cette participation se résume à l’argent apporté au départ. Leur participation s’élève à 5 000€ et notre capital est de 20 000 €, c’est donc plus une notion de symbole.

You Minga : Quel est le chiffre d’affaire d’AFB aujourd’hui et quelle est la part de subvention dans ces revenus ? Vous évoquiez tout à l’heure le business plan, quels sont vos besoins de financement d’ici trois ou quatre ans ?

Eric Laur :
J’espère pouvoir terminer cette année autour de 350 000 ou 370 000. Nous sommes subventionnés pour les postes de personnes en situation de handicap par le Minstère du Travail. De plus, nous avons gagné le prix de la finance solidaire et nous allons donc recevoir un chèque de 5 000€, ce qui est pas mal!

Quant au développement, monter un centre dans une région représente 200 000€ d’investissement. Nous attendons les autorisations du ministère pour l’ouverture d’un autre centre l’année prochaine et je vais donc devoir chercher cette somme. C’est en cours d’ailleurs, mais si nous avons la chance de pouvoir penser à d’autres centres pour les années à venir, il nous faudra à chaque fois investir cette somme pour mettre en place une structure minimum et pouvoir commencer à travailler.

You Minga : Parlons maintenant de vous. J’ai vu votre carrière sur votre site LinkedIn et vous étiez dans le secteur informatique

Eric Laur:
Je n’ai donc pas changé de secteur

You Minga: Vous n’avez pas changé de secteur mais vous êtes passé quand même dans le secteur des entreprises solidaires avec impact fort sur l’environnement et sur la société. Comment c’est fait cette transition?

Eric Laur :
C’est à la fois quelque chose qui devait être ancré au fond de moi et le hasard de la vie. Ma carrière est toute simple. J’ai travaillé dans des groupes internationaux en suivant une carrière tout à fait classique, chez des constructeurs informatiques comme Sun Microsystems. J’ai évolué de poste en poste en suivant la progression que peut avoir tout cadre dans une entreprise. A la fin, j’ai été responsable de la partie européenne d’une des branches de ce constructeur. Et puis, accident de la vie, mon entreprise, grosse entreprise internationale américaine, se fait racheter par une autre entreprise américaine, le groupe Oracle. Lorsqu’il y a rachat, il y a forcément des restructurations et mon poste a été supprimé. J’ai donc perdu mon emploi.

À ce moment-là, j’ai décidé de chercher un nouveau challenge. J’ai donc rencontré des entreprises identiques à la mienne, j’ai discuté avec d’autres constructeurs informatiques pour aller chez eux, avec la possibilité de travailler dans mon domaine. Dans le cadre de mes recherches et en activant mes contacts j’ai eu l’occasion de rencontrer un ancien collègue avec qui j’avais travaillé une dizaine d’années auparavant en Allemagne. Entre temps, lui aussi avait quitté le groupe dans lequel nous étions à l’époque et avait fondé sa propre entreprise, AFB, en Allemagne. L’activité était bien développée et il m’a invité à venir voir. J’ai trouvé fantastique ce projet basé sur des connaissances techniques, l’informatique, tout en aidant des personnes. Cela m’a fait réfléchir. Dans mes différents postes j’ai souvent approché la notion d’entreprendre en montant des filiales à l’étranger pour les groupes dans lesquels je travaillais. Mais cette fois c’était une nouvelle notion, celle d’entreprendre utile, de faire quelque chose qui pouvait servir et c’est cela qui m’a plu. Voilà pourquoi je me suis lancé : l’envie d’entreprendre, se sentir utile, et l’appui d’un partenaire qui a déjà l’expérience.

You Minga: Votre entreprise a été créé en 2012, cela fait deux ans, c‘est tout récent.

Eric Laur:
Mais le projet a commencé depuis au moins 3 ans. Créer une entreprise adaptée en France est un processus très long. L’État nous reconnait la faculté de pouvoir embaucher des personnes en situation de handicap, et pour cela il faut monter tout un dossier. Habituellement, ce sont plutôt des personnes qui sont dans le monde associatif depuis longtemps qui montent ce genre de projet. Ce n’était pas mon cas, je venais du monde économique classique et, en approchant la DIRECCTE, (ministère du travail), il m’a fallu montrer pattes blanches. Mon dossier a été étudié et finalement cela a duré 7 mois avant de pouvoir créer l’entreprise. Le projet a donc démarré il y a environ trois ans mais l’activité, c’est vrai, a plutôt deux ans.

You Minga: Vous avez évoqué le monde de l’entreprise classique, quels ont été les soutiens les plus importants dans cette phase de transition vers l’économie, ou vers l’entreprise, utile ? De quels dispositifs existants de l’économie sociale et solidaire avez-vous bénéficié ? Et quel a été le rôle de votre famille ou de vos amis ?

Eric Laur:
Dans la phase de recherche d’une nouvelle activité, il est évident que la famille, les contacts et le réseau sont les plus importants. Il s’agit de parler avec le plus grand nombre de personnes pour être à l’écoute d’opportunités. C’est d’ailleurs grâce à cela que j’ai repris contact avec mon collègue allemand. Nous avions des contacts, les vœux de la bonne année, mais c’était tout. Je me suis donc déplacé en Allemagne. C’était l’activation du réseau. Une fois décidé à partir sur ce projet, j’ai surtout cherché des renseignements sur le monde social puisque j’en étais éloigné. Dans une multinationale américaine nous ne sommes pas vraiment dans le social ! Je me suis donc renseigné, rapproché d’entreprises adaptées, je suis allée interroger des personnes pour comprendre comment cela fonctionnait. Je me suis rapproché de L’UNEA (l’union nationale des entreprises adaptées) où j’ai rencontré des responsables d’entreprises adaptées qui m’ont aidé dans la mise en place de mon projet en m’expliquant les différentes étapes. Je me suis rapproché du ministère, j’ai évoqué la DIRECCTE. Ils m’ont expliqué les différents éléments que je devais mettre en avant pour pouvoir présenter mon projet. Puis j’ai cherché du financement. Pour cela je me suis rapproché d’organisme tel que le réseau France Active en France, à qui j’ai présenté mon projet. Mon projet nécessitait un investissement financier au départ et ils ont pu m’accompagner. Ils ont cru à mon histoire et ont bien voulu me prêter de l’argent pour démarrer.

Comme j’étais plutôt dans un domaine international, mon activité précédente était axée sur d’autres pays européens et peu en France, mais j’ai également trouvé le soutien d’un réseau local, le Réseau Entreprendre. C’est un réseau d’entrepreneurs, pas forcément sociaux, mais dont une branche s’appelle « entreprendre autrement ». Ils ont accepté de me prendre comme lauréat. L’avantage pour moi est que cela me donnait une implantation locale, j’ai pu tout de suite être en contact avec des chefs d’entreprises locaux. La solidarité de ce réseau m’a permis de commencer mon activité avec des chefs d’entreprise de ce même réseau. Il fallait donc bâtir un réseau qui allait pouvoir m’accompagner dans cette nouvelle acticité plus axée sur de l’entreprendrait social.

You Minga : Quelle est la plus grande satisfaction que vous ayez eu jusqu’à maintenant ?

Eric Laur:
J’étais, à l’époque, plutôt du monde de l’entrepreneur et la satisfaction de l’entrepreneur est de pouvoir construire son entreprise. Aujourd’hui elle se construit, c’est vrai, mais ce qui me fait vraiment plaisir c’est de voir la reconnaissance et l’implication des personnes qui travaillent dans l’entreprise. C’est une satisfaction à laquelle je ne m’attendais pas. Les personnes que j’ai embauchées étaient éloignées de l’emploi, pour certaines depuis 2 ou 3 ans, et avaient des difficultés. Aujourd’hui je vois non seulement que ces personnes s’impliquent mais qu’elles sont très motivées et se battent aussi pour le projet. En effet, c’est leur projet parce que grâce à lui ils ont trouvé une activité et ils le rendent bien à l’entreprise Par exemple, un collègue d’une trentaine d’années vivait depuis longtemps chez ses parents, maintenant il a un CDI chez nous et a décidé de partir de chez sa famille. Il a pu s’acheter un appartement et est en train de s’installer. Voilà une conséquence induite. Être utile ce n’est pas du vent, c’est concret. Il a pu s’installer grâce à nous. Voilà une petite fierté que nous gardons pour nous mais qui fait plaisir.

You Minga : Qu’est-ce qu’AFB nous prépare pour le futur ? Quels sont vos projets de développement ?

Eric Laur:
Mon projet avance, c’est bien. J’ai la chance de m’inspirer d’une entreprise allemande qui existe depuis dix ans et qui a donc connu beaucoup des étapes que nous franchissons. C’est un support important, dès que j’ai des problèmes, des questions, je sais vers qui me tourner. Aujourd’hui je vois que mes collègues allemands se sont organisés par région et ont développé différents centres en Allemagne pour être proches de leurs partenaires. Afin de pousser la dimension écologique, ils ont décidé d’être géographiquement proches des partenaires car se déplacer en camion nuit au bilan carbone. De plus, ils ont pu s’appuyer sur de gros partenaires, des sociétés de taille significative leur apportant un volume d’activité.

J’ai retenu cette idée qui me semble intéressante et je suis en train d’étudier si nous pouvons faire la même chose. Pour l’année prochaine, notre but est de monter un centre dans un autre département.

You Minga : Quel serait votre message aux personnes confrontées à une situation de perte d’emploi similaire à la vôtre ?

Eric Laur:
Ce ne serait pas forcément de se lancer dans un projet mais d’activer ses réseaux, de parler avec sa famille, avec les gens avec qui nous avons travaillé dans le passé. Il faut commencer par cela tout simplement pour savoir si d’autres opportunités peuvent exister. Tout le monde n’est pas entrepreneur dans l’âme. J’ai perdu mon emploi en octobre 2010 et mon projet a commencé en septembre 2011. Il m’a fallu sept mois pour rassembler les éléments et finalement me décider. Je devais savoir si j’en étais capable, si le projet était viable.

Si la volonté est là, que l’on a cela en soi, que l’on a peut-être des expériences passées, alors se lancer dans une création d’activité est une belle aventure. Pour moi, le coté utile était essentiel et je tenais à l’intégrer dans ma façon d’entreprendre mais il n’y a pas que des projets d’entreprenariat social.
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